L’esprit panoramique > III. 1900 ou le triomphe du cadre > III.3. Le Photorama des frères Lumières > III.3.1. Conditions de possibilités

III.3.1. Conditions de possibilités

Malgré des dimensions honorables, les tirages panoramiques ne pouvaient pas rivaliser avec le gigantisme des panoramas picturaux. Seul un dispositif fonctionnant sur la projection [20] semblait capable de les concurrencer.

On doit le premier dispositif de projection panoramique à Manuel Perrier. Ironie de l’histoire, ce dispositif, conçu à l’origine pour faciliter l’exécution des panoramas picturaux, allait devenir l’instrument de leur disparition potentielle. En 1882, Perrier écrit : “Mon nouveau genre de panorama et de diorama a pour but et pour résultat de supprimer dans les panoramas et les dioramas la peinture des toiles de fond […] Ce qui n’a pas été fait, c’est de réunir et de raccorder une suite de projection simultanées pour en couvrir une vaste surface plane ou la surface cylindrique d’un grand panorama”. [21]

Cependant, ce sont les frères Lumière qui, avec leur Photorama, conçurent le premier dispositif ayant réussi à résoudre les difficultés propres à ce type de projection telles que le raccordement des images et la présence potentielle des spectateurs dans le champ [22]. Ce dispositif emprunte au cinématographe sa logique – le couple caméra/projecteur [23] – et bénéficie des progrès qu’il a amené en matière d’obturation. Il comprend donc un appareil de prise de vue – le périphote – et un projecteur au principe novateur – le photorama – qui donna son nom au dispositif (figure 6) [24].

Figure 6a
Périphote des frères Lumières, 1999.
Le site de l’institut Lumière étant avare d’explication et ne proposant aucune illustration de taille suffisante, nous devons au site www.spira.com une l’image reproduite ici. Il existe visiblement un article consacré au Périphote dans le bulletin du Club Nicéphore Niepce : Brochard D., Le Périphote de Lumière, bulletin n°5, p.4.

Figure 6b
Périphote des frères Lumières, 1899.
Le site de l’institut Lumière étant avare d’explication et ne proposant aucune illustration de taille suffisante, nous devons au site www.spira.com une l’image reproduite ici. Il existe visiblement un article consacré au Périphote dans le bulletin du Club Nicéphore Niepce : Brochard D., Le Périphote de Lumière, bulletin n°5, p.4.

[20] Le XIXème, siècle du passage de la lumière naturelle à la lumière artificielle nous dit Virillio (La machine de vision), est marqué par la puissance croissante de la projection, à la fois aboutissement d’innombrable tentatives (lanterne magique, phantascope,…) et étape d’une recherche qui se poursuivit encore maintenant. Songeons à l’Imax : Les lampes au Xénon font entre 12 à 18 kW tandis que le projecteur pèse 1,8 tonnes (178 x 195 cm).

[21] Périer Manuel, Brevet pour un nouveau panormama et diorama, 24 mars 1882. Cité dans MICHAUX Emmanuelle, Du panorama au cinéma circulaire, op. cit., p.72.

[22] Il ne faut pas confondre ici les périphotographies Lumières et les vues panoramiques, qui font partie du catalogue cinématographique Lumière et qui s’apparentent au travelling (une centaine nous dit le site de l’Institut Lumière). Voici ce qu’en raconte leur principal instigateur, Eugène Promio : “C’est en Italie que j’eus pour la première fois l’idée des vues panoramiques. Arrivé à Venise et me rendant de la gare à l’hôtel, sur le grand canal, je regardais les rives fuir devant l’esquif et je pensais que si le cinéma immobile permet de reproduire des objets mobiles, on pourrait peut-être retourner la proposition et essayer de produire du cinéma mobile des objets immobiles”
Cité dans : Paul Virillio, L’inertie polaire, op.cit., p.44.

[23] “Et puis, l’appareil [cinématographique] Lumière est une merveille de simplicité et d’ingéniosité : bien que ne pesant que quelque kilos, il sert à la fois de caméra, de tireuse et de projecteur”. Jean Meuzy, Paris-Palace, p. 25.

[24] Pour une description technique du dispositif, voir Bisson p. 351-357
Brevet N°306772, Appareil photographique panoramique réversible, 1900.
Malheureusement, ce brevet n’est pas détaillé sur le site www.brevetsphotographiques.fr.
Notons qu’à la même année, les Lumières déposent également un brevet pour un “appareil destiné à recevoir et à montrer des images stéréoscopiques d’objets en mouvement”.

Par ailleurs, Damoizeau déposa un brevet quelque peu oublié, qui n’est pas documenté sur le site www.brevetsphotographiques.com, mais dont on connaît l’intitulé : 1901, N°314948, Damoizeau : Appareil photographique panoramique permettant la prise des clichés et leur projection sur un écran circulaire et comprenant tout l’horizon. Le monde de l’invention, monde des belles trajectoires, des échecs patentés et … des aboutissements tardifs.
Source : www.brevetsphotographiques.fr

Sans révolutionner la photographie panoramique dans ses principes, le périphote n’en propose pas moins une solution originale d’obtention du négatif : le négatif cylindrique (7 x 38 cm) étant fixe, c’est l’objectif qui est en rotation autour de celui-ci. Il sert cependant une solution de projection qui, elle, va résoudre les problèmes de raccordement. Le négatif cylindrique produit par le périphote vient prendre place sur un cylindre en verre à l’intérieur du photorama, cylindre qui est éclairé de l’intérieur par un mécanisme de projection complexe. À l’extérieur du cylindre sont placés 12 collimateurs fixes suivant les sommets d’un dodécagone tandis qu’une couronne équipée de 12 objectifs tourne autour des collimateurs (3-4 tours par seconde). Chaque objectif passant devant le collimateur projette l’image émise par celui-ci, sorte de photogramme extrait du négatif cylindrique. Les 12 photogrammes sont ainsi rafraîchis – réactualisés [25] – simultanément et par intermittence, intermittence qui produit leur fusion dans le projection.

La salle reprenait la configuration du panorama pictural, avec cette notable différence : le projecteur étant nécessairement placé au centre et à mi-hauteur de l’image, le public prenait place légèrement en contrebas de cette dernière. L’image faisait 6 mètres de haut pour un diamètre de 20 mètres, soit des dimensions deux fois moindres de celle des panoramas picturaux de l’époque (figure 7).

Figure 7a
Photorama des frères Lumières, 1999.
Source : La Nature, 1902 : Trentième année, premier semestre : n°1489 à 1514 , p. 172.

Figure 7b
La salle du photorama. Exposition universelle de 1900, Paris.
Source : La Nature, 1902 : Trentième année, premier semestre : n°1489 à 1514 , p. 173.

[25] L’institut Lumière n’hésite pas à parler de photogrammes virtuels : […] chaque portion d’image est ainsi considérée comme un « photogramme virtuel » et c’est à l’infini que l’agrandissement de cette portion d’image est renouvelé chaque fois qu’un objectif passe devant elle […].
Source : Site de Institut Lumière : www.institut-lumiere.com