I.5.1. La destitution de la camera obscura
Crary soutient que le début du XIXème siècle, particulièrement les années 1810-1840, serait le moment d’une redéfinition du sujet, de la destitution du modèle épistémique de la camera obscura (figure I-49) [208] et d’une reconfiguration de la vision instituant un nouvel observateur. Pour l’auteur, il s’agit notamment de remettre en cause deux conceptions couramment acceptées par l’histoire de l’art : la naissance du Modernisme dans la période 1870-1880 d’une part et, d’autre part, l’invariance du modèle de vision sur laquelle s’appuient les théories qui analysent l’invention et la diffusion de la photographie [209].
Cette destitution s’accompagne d’une réévaluation de la vision ; par Goethe [210] et Schoppenhauer [211] sur le plan philosophique ; par les physiologues et la psychologues sur le plan scientifique. On en vient à attribuer à la vision une mobilité et une capacité d’échange qu’on ne lui prêtait pas dans le cadre de la conception du XVIIIème siècle, à l’abstraire de tout lieu, de tout référent fondateur, à lui conférer une autonomie.

Figure I-49
Schéma de principe de la camera obscura
Crary soutient que le début du XIXème siècle, particulièrement les années 1810-1840, serait le moment d’une redéfinition du sujet, de la destitution du modèle épistémique de la camera obscura [208] et d’une reconfiguration de la vision instituant un nouvel observateur. Pour l’auteur, il s’agit notamment de remettre en cause deux conceptions couramment acceptées par l’histoire de l’art : la naissance du Modernisme dans la période 1870-1880 d’une part et, d’autre part, l’invariance du modèle de vision sur laquelle s’appuient les théories qui analysent l’invention et la diffusion de la photographie [209].
Cette destitution s’accompagne d’une réévaluation de la vision ; par Goethe [210] et Schoppenhauer [211] sur le plan philosophique ; par les physiologues et la psychologues sur le plan scientifique. On en vient à attribuer à la vision une mobilité et une capacité d’échange qu’on ne lui prêtait pas dans le cadre de la conception du XVIIIème siècle, à l’abstraire de tout lieu, de tout référent fondateur, à lui conférer une autonomie.
Ajout 2018
Sur ce chapitre, le VIIIe Congrès de la SERD : L’Œil du XIXe siècle (Paris, 26-29 mars 2018) s’annonce prometteur.

Affiche du colloque L’Œil du XIXe siècle.Vision, Dans le rêve, Odile Redon, 1879
[207] CRARY Johnatan, Technics of the observer. On Vision and Modernity in the 19th Century
The MIT Press, 1992, 183 pages.
Le titre anglais Technics of the observer semble être plus fidèle au travail de l’auteur que sa traduction française, art de l’observateur. Rappelons que pour Crary, l’observateur est celui qui observe les règles du dispositif qui l’instrumentalise au sens Foulcadien.
[208] Locke a construit l’une des images les plus célèbres de la camera obscura : “L’entendement ressemble beaucoup à un cabinet entièrement obscur, qui n’aurait que quelques petites ouvertures pour laisser entrer par-dehors les images extérieures et visibles, ou, pour ainsi dire, les idées des choses.” (John Locke, Essai philosophique sur l’entendement humain, 1690).
Pour appréhender le paradigme de la chambre noire, il convient d’interpréter la mixité de son statut : “une image épistémologique prise dans un ordre discursif et un objet appartenant à une configuration de pratiques culturelles”. Il convient en somme, et conformément à l’analyse Deleuzienne – “une machine est sociale avant d’être technique” -, de la penser en terme d’agencement : elle “est à la fois, et inséparablement, d’une part un agencement machinique et d’autre part un agencement d’énonciation”, “objet dont on dit quelque chose et dont on se sert en même temps” commente Crary.
[209] Il faut donc inverser les résultats de l’analyse classique : c’est au début du XIX siècle qu’a eu lieu la rupture des codes mimétiques et qu’une “modernisation de la vision” a redéfini l’observateur. L’erreur du schéma classique tient à ce qu’il privilégie trop les problèmes de représentation visuelle. Or, la rupture examinée dépasse la simple modification du régime de la représentation (fin de l’espace perspectif, des codes mimétiques et de la référentialité), mais elle correspond à une “vaste restructuration du savoir et des pratiques sociales”.
[210] Au-delà de la réelle portée scientifique des expériences goethéennes, se dessine la fusion jusque-là exclue de deux modèles d’observateur : d’une part, l’observateur physiologique qui va être l’objet d’étude de la science expérimentale et d’autre part, l’observateur que décrivent divers courants romantique ou pré-moderniste comme “un producteur actif et autonome de sa propre expérience visuelle”. Dans la même voie, Maine de Biran à travers son concept de Coenesthèse est conduit à réfuter la conception selon laquelle l’âme est réduite à “la pure réceptivité”.
[211] Son intérêt pour la biologie apporte à Schopenhauer des arguments pour aboutir à ce que lui-même nomme “son dépassement kantien”, soit un renversement de la prérogative de la pensée abstraite sur la pensée intuitive, soit, comme le dit Crary, “une réinterprétation physiologique de la critique kantienne de la raison”. Le sujet est bien le lieu où se forme la représentation.

