I.3.2. Lieu et époque
“Horizon, hope, prison, see-fever, see-sickness : the panorama could have been in no period but this one. […] The discovery of horizon, the liberation of eye and in the same time the era’s diffuse sense of emprisonnement all have a perfect counterpart in the panorama”.
Stephan Oettermann, The Panorama, op. cit., p. 21
S. Oettermann voit dans la découverte de l’horizon à la fin du XIXème siècle un trait révélateur de l’époque. L’horizon, concept historiquement lié aux domaines spécialisés des mathématiques et à la navigation (où il joue un rôle important dans la découverte d’une terra incognita, d’un nouveau monde), devient familier aux catégories les mieux éduquées, au point qu’au XVIIIe siècle l’expression “son horizon est limité” se met à désigner une personne ayant une expérience étroite de l’existence et une faible éducation. Au XVIIIème siècle, le Grand Tour des fils de la noblesse s’inscrivait sous l’adage “le voyage élargit l’horizon”. [77]
Après des années de violence politique et la découverte de nouveaux paradis, particulièrement l’Amérique – the land of opportunity – et le Pacifique Sud, présenté comme “l’antithèse de l’Europe absolutiste par les Lumières”, l’horizon devint “la ligne qui séparait la réalité sordide des possibilités glorieuses (the line that separated bleak reality from glorious possibility). L’ascension en ballon (1787, figure I-30) apparaît comme la métaphore d’un horizon s’élargissant et de l’espoir des classes moyennes de l’époque (middle class hope) : “L’expérience de l’horizon réveillait l’espoir, et l’association de l’un et de l’autre devint un topos commun”. [78]
Avec ce nouveau rapport à l’Horizon, le panorama correspondrait alors au rapport d’une conscience autorisée à s’élargir, passée de l’ombre à la lumière, enfin échappée de la prison symbolique de l’ancien régime [79], scrutant le lointain, ou plutôt les lointains – car qui sait de quel côté naîtra l’espoir.
Jacques Aumont et Oliver Grau tempèrent toutefois cet enthousiasme. Le premier rappelle que si le panorama ouvre des horizons, horizon vient du grec horizein qui signifie limiter : encercler par la peinture, le spectateur y est comme enfermé [80]. Le second remet nommément en cause l’association qu’Oettermann établit entre le panorama et l’esprit démocratique [81].

Figure 30
Illustration avec description technique de la montgolfière de 1783 des frères Montgolfier : “Figure exacte et proportions du globe aërostatique qui, le premier, a enlevé des Hommes dans les Airs, grande notice 1786”
Source : http://data.abuledu.org/wp/?LOM=21076
[77] OETTERMANN Stephan, The Panorama op. cit., p.8.
[78] OETTERMANN Stephan, The Panorama op. cit., p.18.
[79] La prison est ici présentée comme le contrepoint (counterpart) de la montgolfière. Symbole du carcan politique de l’ancien régime, elle a marqué l’esprit du XVIIIème siècle, au point d’être une métaphore du monde en tant que lieu de l’enfermement comme en témoigne les Carceri d’Invenzione Giambattista Piranési. La chute de la Bastille constitue une destruction symbolique, celle de la métaphore de la prison. Pour l’auteur, il n’y a-t-il nulle coïncidence entre celle-ci et les vols en ballon.
OETTERMANN Stephan, The Panorama op. cit., p.20.
D’ailleurs, on remarquera que le panorama ne représente jamais de lieu fermé et offre au contraire une vue où l’œil peut scruter les lointains.
[80] AUMONT Jacques, L’œil interminable, op. cit., p.63
Nous reviendrons sur cet aspect à la section I.3.5.
[81] GRAU Oliver, Virtual art, op. cit., p.60.

