L’esprit panoramique > III. 1900 ou le triomphe du cadre > III.1. Le cinématographe des frères Lumière > III.1.2. Panorama et cinéma : une relation concurrentielle

III.1.2. Panorama et cinéma : une relation concurrentielle

Point qui nous intéresse plus particulièrement ici, le cinéma est, à cette époque et en tant que forme de spectacle, en concurrence directe avec le panorama qui, après la florissante décennie 1880-1890, connaît une baisse de fréquentation au milieu des années 1890. Une anecdote rapportée par Patrick Desile est à cet égard fort révélatrice.

En 1896, l’Exposition Générale et Nationale de Montpellier donne lieu à la rencontre du cinéma des frères Lumières et du panorama – un panorama de facture classique, la Bataille de Reichshoffen de Poilpot. Les directeurs des deux spectacles vont se livrer à une concurrence sans merci par voie de presse [10] ; et leurs arguments sont loin d’être inintéressants qui portent principalement sur l’effet de réel/réalité et notamment le mouvement et la vie.

Le cinématographe se présente comme “le spectacle le plus merveilleux” qui “n’est assurément qu’une illusion, mais tellement frappante de réalité qu’on se croirait transporté au milieu des personnages qui, en grandeur nature, évoluent sur l’écran”. Le panorama, initialement présenté comme “un spectacle émouvant digne d’être vu” est par la suite décrit de la sorte : “le mouvement, la vie éclate sur le champ de bataille”; puis plus tard encore comme “une photographie immense, pleine de vie” […] c’est la nature même avec ses perspectives délicieuses, ses détails minutieux et ses magnifiques horizon” ; pour enfin finir, à l’inverse, par se présenter comme un “chef-d’oeuvre de peinture”.

On voit ainsi à travers ses arguments publicitaires la position difficile du panorama, déstabilisé dans son principe par ce que le cinéma apporte : la restitution du mouvement. Ironie de l’histoire, le panorama de la Bataille de Reichshoffen brûlera avant la fin de l’exposition laissant le cinématographe régner en maître sur Montpellier.

[7] MICHAUX Emmanuelle, Du panorama au cinéma circulaire, op. cit., p.72.

[8] Le projet initial était de construire un écran géant de 24 x 30 m, tendu sous la tour Eiffel et de développer des caméras grand format, de 50 mm, puis de 75 mm (à comparer au 35 mm du cinéma classique). L’idée en fut abandonnée en raison de la trop grande prise au vent qu’un tel écran aurait offert. Les caméras ne furent donc pas construites. Le cinéma des frères Lumière à l’exposition universelle apparaît cependant comme l’invention du grand écran et comme une tentative d’un cinéma grand format auquel l’Imax parviendra en 1970, justement avec une pellicule de 70 mm).

[9] MEUZY Jean, Paris-Palace : le temps des cinémas, 1894-1918,
op. cit., p.87.

[10] Le Petit Méridional – 14, 31 mai 1896 et L’éclair – 23 mai, 6, 24, 29 juin 1896. Cité dans DESILE Patrick, Généalogie de la Lumière,op. cit. , p.88-89.