I.2.2. Mass média
Oliver Grau fait du Panorama de Sedan d’Anton von Werner (1883) le parangon de l’exploitation idéologique du Panorama. Celui-ci répond en quelque sorte au Siège de Paris (1873) de Félix Philippoteaux et vient appuyer la politique guerrière de la Prusse. Son inauguration donne lieu a une couverture de presse sans précédent. On accorde même un jour de congé, on y fait défiler les écoles. Grau résume l’équation du succès idéologique de ce panorama comme suit :
“authenticité = illusionistic effect + idealized composition = propagandy” [53]
Aussi, von Werner ne mettait-il jamais publiquement en avant la dimension illusionniste du procédé, préférant insister, en total accord avec le discours idéologique du pouvoir politique, sur sa dimension documentaire.
Un autre exemple de l’influence qu’exerce le pouvoir sur la représentation de l’histoire nous est donné par Bernard Tillier qui s’intéresse à un panorama de Charles Castellani, La Commune de Paris, 1871 (1883). Selon l’auteur, Castellani proposait “une lecture versaillaise” de la répression de la Commune, lecture dans laquelle cette dernière se trouvée justifiée par la terreur suscitée par le péril communard. Castellani participa donc “à la mise en place d’une vision aseptisée de la Commune, ramenée à une banale opération militaire vue du côté de l’armée régulière et constituée en spectacle”. [54]
Le panorama, en tant que producteur de savoir et de vérité historique, instrumentalise ici le spectateur en s’appuyant sur la force de son dispositif sensationnaliste [55].
Les quelques résurgences de la forme panoramique dans l’époque contemporaine perpétuent cette dimension propagandiste. Griffiths, reprenant l’historienne hollandaise Evelyn Onnes-Fruitema, le signale : “Huit des dix panoramas construits depuis les années 60 représentent des batailles” [56] ont été le fait de régimes autoritaires : Chine, Corée du nord, Iraq, Egypt [57].
Stéréotypes et aliénation
Selon Bernard Comment, le panorama constituerait un modèle sociologique précieux pour accéder aux phantasmes et aux aliénations d’une époque. Tandis que le public cultivé viendrait pour un mode original de représentation picturale, le public populaire s’abandonnerait au plaisir d’une sensation forte, d’un transport vers une autre réalité que la sienne, la bourgeoisie quant à elle profitant de l’attraction d’un spectacle riche en émotions [58].
L’imagination individuelle se trouverait “contaminée par un imaginaire collectif fait de stéréotypes et de poncifs”. Comment compare alors le panorama et la télévision, tout deux “mélanges d’art de technologie et de marchandise” [59]. L’auteur y voit l’amorce d’une nouvelle logique, celle de l’expérience substituée qui conduira plus tard à la société du spectacle de Guy Debord qu’il cite :
“Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné en une représentation” (La société du spectacle, Guy Debord). [60]
Comment de poursuivre : “la dépossession du sujet et son aliénation à un imaginaire collectif tenant lieu de savoir et de vie commencent là en effet, dans la simulation portée à un degré de complétude absolue où l’image vaut pour la réalité, où elle en tient lieu” [61].
Si l’approche de Bernard Comment décrit bien l’aliénation dont le panorama est l’outil efficace, elle rate en partie l’originalité du dispositif panoramique en ce qu’il participe à la libération du regard, et ce parce qu’elle s’intéresse peu au spectateur-observateur du panorama et à sa variance. Cependant, pour aborder ces questions, il nous faut au préalable faire un détour par les multiples origines du panorama.
[53] GRAU Oliver. Virtual art : from Illusion to Immersion, op. cit., p.98
[54] TILLIER Bertrand, p. 408, La Commune de Paris, révolution sans images, politique et représentations, Champ Vallon, Paris, 2004, 526 p.
Ici on peut constater combien au plan politique la photographie peut trouver, contrairement au panorama, les moyens d’une expression politique critique. “Ce n’est qu’avec la Commune de Paris que le monde du travail accède significativement à la représentation photographique. Des hommes et des femmes, ouvriers ou non, posent en groupe, sur une barricade ou sur la place Vendôme, dans la ville même : avec elle […] des individus qui luttent, qui vivent, et qui vont mourir. Il aura fallu une insurrection populaire pour que la photographie rencontre la ville et ses habitants, et que naisse le reportage”. ROUILLÉ André, La photographie, Gallimard, Paris, 2005, p. 52.
[55] Comme Grau avec le panorama de Sedan, Tillier souligne le rôle du sensationnalisme du panorama pour façonner le sentiment de terreur que doivent inspirer les Communards [section I.2.3 ].
[56] ONNES-FRUITEMA Fruitema, ZOETMULDER Paul 1981
The Panorama Phenomenon, La Haye, Mesdag Panorama, 1981.
“En Irak, le panorama moderne Bataille d’Al-Qadissiyah représente une bataille ayant eu lieu en l’an 637 A.D. ; après avoir emprunté un escalier ou un ascenseur jusqu’au belvédère d’observation, le spectateur se retrouve encerclé par la mêlée. » De façon à accentuer tant le spectacle que l’illusion, des effets sonores évoquant la guerre sont continuellement audibles en arrière-plan” (p. 31).
cité par GRIFFITHS Le panorama et les origines de la reconstitution cinématographique, op. cit.
[57] GRAU Oliver. Virtual art : from Illusion to Immersion, op. cit., p.110
[58] COMMENT Bernard, Le XXème siècle des panoramas, op. cit., p.
[59] COMMENT Bernard, ibid, p.88
[60] COMMENT Bernard, ibid, p.88
[61] COMMENT Bernard, ibid, p.88











