L’esprit panoramique > III. 1900 ou le triomphe du cadre > III.1. Le cinématographe des frères Lumière > III.1.1. Un divertissement de bonnes et d’enfants
III.1.1. Un divertissement de bonnes et d’enfants
Nous n’allons évidemment par reprendre ici le processus de genèse du cinéma [4]. Disons simplement qu’après la projection inaugurale au Salon indien du Grand Café le 28 décembre 1895 [5], et une phase d’enthousiasme pour ces nouvelles images, le cinématographe, “divertissement de bonnes et d’enfants” passe par une période de léthargie entre 1898 et 1905 [6]. C’est cependant une période de rencontre avec le public populaire qui, pour 1 franc, dans des cafés ou des baraques de foire, peut se déprendre quelques instants du rythme de travail effréné de cette fin de siècle. Les conditions de projection sont souvent médiocres et ce n’est qu’en 1898 que le projecteur se trouve séparé de la salle – par mesure de sécurité et sur ordre de la police. Les trois salles d’exploitation officielles (Grand Café, porte Saint Martin, Grands Magasins) se maintiennent jusqu’en 1905, date à laquelle elles fermeront, grevées par une production sans innovation et soumise à une concurrence acharnée.
Le cinéma n’a de fait pas conquis son identité : inscrit dans le groupe III de l’exposition “instruments et procédés généraux des lettres des sciences et des art, il est associée à la classe 12, “la photographie” [7].
Parmi les spectacles cinématographiques proposés, celui des frères Lumière se distingue par les dimensions de son écran – 16 mètres de hauteur pour 21 m de large – installé au milieu de l’immense salle des fêtes de l’exposition et qui laisse passer la lumière projetée de sorte que l’image est visible des deux côtés de celui-ci [8]. La cabine de projection est installée derrière les tribunes tandis que le spectacle est accompagné à l’orgue.
Les films projetés ne se démarquent pas quant à eux de la production habituelle : arrivée d’un train en gare, le carnaval de Nice, un bal aux Sable d’Olonne, une querelle enfantine, … [9]. À ces vues s’ajoutent des séries de photographies en couleurs : gerbes de fleurs, intérieurs d’appartement et d’église – soit une douzaine de vue cinématographiques et une quinzaine de photographies. Les séances d’une demi-heure sont gratuites réunissant quelques milliers de spectateurs, pour un total probable d’un million sur la durée de l’exposition.

Figure 1
Une séance de cinématographe géant dans la salle des fêtes [Grand Palais] lors de l’exposition universelle
in :
Le cinéma à l’Exposition universelle de 1900
Emmanuelle Toulet
Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, Année 1986, 33-2 pp. 179-209
Fait partie d’un numéro thématique : Cinéma et société
[4] Dans Paris-Palace : le temps des cinémas, 1894-1918, Jean Meuzy décrit exhaustivement l’avènement parisien du cinéma, en replaçant également l’invention dans un contexte d’émergence qui lui voit côtoyer le Théâtre optique de Jean Raynaud et le Kinétoscope de Thomas Édisson. L’auteur rappelle également la concurrence des différents procédés implantés à Paris : biographe et autre phonorama, dispositif qui associait de façon synchrone images animées et son.
[5] “1895 : cette année-là, l’un des plus vieux rêves de l’humanité est enfin réalisé. L’être humain et son alter-ego chronophotographique se retrouvent face à face : l’un assis dans un fauteuil d’une salle obscure, l’autre, encore muet mais en mouvement, sur un écran”. Laurent Manonni, Le jeu de l’ombre et de la lumière : archéologie du cinéma, p. 387.
[6] MEUZY Jean. Paris-Palace : le temps des cinémas, 1894-1918,
op. cit., p.67.
[7] MICHAUX Emmanuelle, Du panorama au cinéma circulaire, op. cit., p.72.
[8] Le projet initial était de construire un écran géant de 24 x 30 m, tendu sous la tour Eiffel et de développer des caméras grand format, de 50 mm, puis de 75 mm (à comparer au 35 mm du cinéma classique). L’idée en fut abandonnée en raison de la trop grande prise au vent qu’un tel écran aurait offert. Les caméras ne furent donc pas construites. Le cinéma des frères Lumière à l’exposition universelle apparaît cependant comme l’invention du grand écran et comme une tentative d’un cinéma grand format auquel l’Imax parviendra en 1970, justement avec une pellicule de 70 mm).
[9] MEUZY Jean, Paris-Palace : le temps des cinémas, 1894-1918,
op. cit., p.87.

