L'esprit panoramique
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    • I. Le panorama pictural au XIXième siècle
      • I.1. Panorama, invention et principes
      • I.2. Panorama, mass medium du XIXème siècle
        • I.2.1. Survol historique
        • I.2.2. Mass média
        • I.2.3. Dispositifs pré-cinématographiques
      • I.3. Origines possibles et jugement de l’art
        • I.3.1. Approche(s)
        • I.3.2. Lieu et époque
        • I.3.3. Nature et sensation
        • I.3.4. Nature et peinture
        • I.3.5. Nature et science
        • I.3.6. Lieu et sensation
        • I.3.7. Synthèse
        • I.3.8. Le jugement de l’art
      • I.4. Attributs du panorama
        • I.4.1. Le fonction ubiquitaire : illusion, immersion
        • I.4.2. La fonction documentaire : exactitude et référentialité
        • I.4.3. Les procédés diégétiques : récit et et temporalité
        • I.4.4. Panorama et panoramisme
      • I.5. Mutations de l’observateur
        • I.5.1. La destitution de la camera obscura
        • I.5.2. L’autonomisation des sens
        • I.5.3. Les techniques de l’observateur
        • I.5.4. De L’œil mort à l’œil mobile
        • I.5.5. Mouvement, temps, fragmentation
    • II. Le panorama photographique au XIXème siècle
      • II.1. Origine et évolution technique
        • II.1.1. Les appareils à objectifs pivotants
        • II.1.2. Les appareils à miroir
        • II.1.3. Les appareils à pellicule souple
        • II.1.4. La méthode polyédrique
      • II.2. Typologie et terminologie
        • II.2.1. Problématique
        • II.2.2. La classification Bonnemaison en question
        • II.2.3. Proposition de classification
      • II.3. Histoires de …
        • II.3.1 Une histoire de cadre
        • II.3.2. Une histoire de perspective
        • II.3.3. Une histoire de pieds
        • II.3.4. Une histoire de temps et d’espace
      • II.4. Thématiques et jeu de langages
    • III. 1900 ou le triomphe du cadre
      • III.1. Panorama pictural : gigantisme et hybridation
      • III.2. Le Photorama des frères Lumière
      • III.3. Le Cinématographe des frères Lumière
      • III.4. Le Cinéorama de Grimoin-Sanson
      • III.5. Passation de pouvoir
      • III.6. Lignes de devenir
        • III.6.1. Le panorama pictural
        • III.6.2. La photographie panoramique
        • III.6.3. Le cinéma
        • III.6.4. Le cinéma panoramique
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I.2.2. Mass média

Le modèle de développement

Le développement du panorama a lieu en pleine révolution industrielle et épouse donc, dès le départ, la logique capitaliste : entreprise, investisseur, rentabilisation, standardisation.

Deux raisons à cela. Le dispositif est coûteux aussi bien sur le plan architectural (nécessité d’une architecture spécifique) que sur le plan pictural. Les panoramistes, ne disposant pas de fonds propres suffisants doivent faire appel à des investisseurs, qu’on peut déjà qualifier de producteurs au sens de l’industrie cinématographique. Avec les années 1870, les sociétés exploitantes deviendront des sociétés fonctionnant sur l’actionnariat. [33]

Production

L’ampleur de la tâche et sa complication vont amener la constitution d’équipes selon le modèle de la division du travail [34]. qui alla de pair avec une spécialisation des savoir-faire : perspecteurs, ciélistes, paysagistes, portraitistes, miniaturistes mais également architectes et décorateurs ainsi qu’une armée d’ouvriers pour réaliser les tâches connexes. Cette division en nombreuses tâches spécialisées demanda des méthodes de production jusqu’alors inconnues (figure I-17 et I-18). Afin d’obtenir un résultat homogène, à cette division des tâches, répondit la supervision du peintre en charge de la toile [35].

Figure I-17
Charles Langlois dirigent le travail de ses peintres
Source : Stephan Oettermann, The Panorama, p.157

Figure I-18
L’obtention des photographies sur le terrain, Albert A. Hopkins, Magic, stage illusions and scientific diversions, New York, Munns, 1898. Source : Stephan Oettermann, The Panorama, p.53.

[33] Grau décrit le montage capitaliste du panorama de Sedan dans le détail. GRAU Oliver
Virtual Art: From Illusion to Immersion, op. cit., p.103-105.

[34] La famille Barker est l’exemple même de la spécialisation des tâches. Robert Barker est davantage le superviseur, s’occupant particulièrement de l’organisation des tâches et de l’aspect financier. Henry Aston Barker fut le voyageur allant sur site et trouvant les sujets, prenant les relevés à reproduire.

[35] Thomas Hornor en fera les frais pour son panorama de Londres au Colosseum en 1829 : faute de n’avoir pas su encadrer les différents peintres qu’y travaillèrent, le résultat fut exécrable au point qu’il dut passer une année à reprendre la toile. COMMENT Bernard, Le XXème siècle des panoramas, op. cit., p.7.

Standardisation

La standardisation du dispositif commence dès le brevet puisque le dispositif y est décrit au-delà de son principe. Elle se poursuit avec la normalisation conjointe de la taille de la toile et de la rotonde comme c’est le cas des rotondes de Leicester Square, ou de la rotonde de Langlois et de Hirtoff à Paris (1839) [36]. De même, chaque innovation ou amélioration du dispositif sera réintégrée au standard. On pense à l’utilisation de verre dépoli pour l’éclairage (Langlois – Bataille de Navarin – 1831), à l’agrémentation du faux-terrain (Breysig – panorama de Rome – 1800, Langlois – Bataille de Navarin – 1831), à la transformation de la plate-forme (Barker – Vue de la flotte à Spithead – 1794, Langlois – Bataille de Navarin – 1831), à l’architecture sans poteau central (Hirtoff, 1839).

La proposition picturale fut elle-même standardisée dans le choix de ses sujets. On s’en tint aux thèmes canoniques et aux formules existantes afin de satisfaire – d’aucuns diraient flatter – le goût du public assurant ce que certains qualifieront de “dictature de la multitude” [cf. section I.3.7].

[36] OETTERMANN Stephan, The Panorama, op. cit., p.236.
Dans les années 1880, les dimensions des rotondes étaient à peu près celles de la rotonde d’Hirtoff de 1839 : Paris et de Lyon ; Londres, Berlin, Hamburg, Munich, Francfort, Hannover, Düsseldorf, Leipzig, Breslau, Stettin, Kiel, Brement, Stuttgart, Aachen, Cologne, Dresden, Karlsruhe; celle Bruxelles, Vienne, Barcelone, Lucerne, Genève, Zürich, Antwerpen, Stocckholm, Warsaw, Prague, Amsterdam; Chicago, Rio de Janeiro.

Diffusion

Après leur première exposition, les peintures panoramiques sont diffusées dans d’autres rotondes. On peut citer l’exemple de Barker qui dès le début exportera ses toiles à Paris ou celui de Robert Ker Porter qui se spécialisera dans l’exportation des panoramas de Barker vers les États-Unis. Notons également, que les toiles déjà exposées avaient tendance à être réutilisées pour peindre un nouveau panorama. Ce qui explique en partie pourquoi si peu d’entre elles nous sont parvenu.

Vers la fin du siècle, des sociétés se créent pour assurer la diffusion à travers l’Europe et au-delà (Société des Panorama Belges, Société Française des Panoramas).

Public

Le panorama, dans son développement en tant que mass medium se doit de toucher la middle class. En Angleterre, le prix d’entrée descend rapidement à un shilling, des créneaux horaires aux tarifs abaissés sont établis [37], des doubles plateformes dont l’une moins chère que l’autre sont construites. Globalement, on peut parler de démocratisation si bien que La Nature en 1889 parle des “paysans, des ouvriers qui n’ont jamais vu la mer, des commerçants dont l’existence s’est déroulée dans des petites localités, de diplomates qui rêvent de représenter la France à l’étranger, des amants de la nature qui ont soifs de forêts vierges”. [38].

Nombre d’entrées annuelles du panorama en France (d’après François Robichon [39])

1800 – 1820 : 30 000 – 40 000
1820 – 1860 : 15 000
1860 – 1865 : 90 000
1865 – 1870 : 110 000
1872 – 1885 : 200 000

Stephan Oettermann évoque le chiffre de 10 millions de visiteurs entre 1870 et 1900 tous pays confondus.

Concomitamment, la taille comme la capacité d’accueil augmenta prodigieusement. De 150 personnes pour la rotonde de Prévost en 1808, on passa à 700 dans le cas du Maréorama de l’exposition universelle de 1900 [40]. De 44 mètres pour la rotonde de Prévost, la longueur de la toile atteignit à 118 mètres pour celle de Langlois et Hirtoff en 1840 (on trouvera à la figure I-19 les dimensions du panorama des principales rotondes).

Figure I-19
Dimensions des principaux panoramas. Source : Stephan Oettermann, The Panorama.

[37] Le panorama de Sedan (1883), dont l’entrée coûtait normalement un mark, proposait certains jours, des tarifs réduits permettant aux masses laborieuses (working class) de s’offrir le spectacle.

Grau Oliver, Virtual art : from illusion to immersion, op. cit., p.96.

[38] La Nature, Dix septième année, deuxième semestre, n°835 à 861, p.34, Félix Hément.

[39] ROBICHON François, Les panoramas en France au XIXe siècle, Thèse de doctorat, Paris X, Nanterre, 1982. Cité par : COMMENT Bernard, Le XXème siècle des panoramas, op. cit., p.80.

[40] Le Maréorama n’est pas un simple panorama. Il fait partie des dispositifs hybrides conçus sur la base du panorama et proposés à l’exposition universelle de 1900 à Paris.

Thématisation

Le panorama est certainement un genre à l’intérieur de la peinture, si l’on entend par là avec Mickaël Bakhtine “le sens collectif et accumulé des choses qui a résisté au temps et aux mutations sociales, le fondement de la garantie d’objectivité, la base du “contenu de vérité des représentations” [11]. Mais, le panorama a également ses thèmes, qui sont, à de très rares exceptions près, ceux du XIXème siècle lui-même [12] : la ville, la guerre, le lointain [13].

La ville

Dans une certaine mesure, le panorama va étendre à un public plus large les visions que seuls les participants du Grand Tour pouvaient s’offrir : Les grandes capitales européennes (Londres, Paris, Rome, Vienne) comme les villes patrimoniales du Moyen-Orient (Jérusalem, Constantinople).

La révolution industrielle métamorphose le paysage et voit le développement sans précédent des grandes métropoles. La ville, Londres et Paris en premier lieu, devient tentaculaire et opaque. “Le panorama joue un rôle décisif […] comme modèle d’une maîtrise retrouvée par rapport à l’espace collectif tentaculaire” [14]. Cette perte de repère sera compensée par deux modèles heuristiques que sont l’induction et le panoramisme [cf section I.4.4].

Le lointain

Le panorama, moyen de propagande au service du patriotisme dépeindra surabondamment les batailles, les hauts faits nationaux et les grands personnages dans un registre où la peinture panoramique empiète sur la peinture d’histoire.

Il existait au XIXième siècle, nous dit Alison Griffith, deux types de panoramas de batailles : “le panorama de type « journal illustré » et le panorama de type « monument national ». Le premier représentait en images les nouvelles marquantes du jour et il était généralement exposé dans des rotondes construites à cet effet dans les capitales européennes. Le second était élaboré, au plan du discours, comme une peinture commémorative susceptible de célébrer une victoire pouvant remonter à plusieurs années”. [15]

La guerre

À une époque où il est encore difficile et dangereux de voyager, le panorama investit le thème du voyage, du lointain : les villes patrimoniales, les paysages sublimes (Les Alpes); les lieux exotiques (Calcutta, Rio de Janeiro). Le goût pour le voyage, avec notamment la tradition du Grand Tour, le Romantisme puis l’Orientalisme et l’Exotisme vont encenser les voyages. Par ailleurs, le développement de la presse après la révolution, puis du journal illustré au XIXème siècle, suscite l’appétit du public pour le lointain et de connaissance en général.

[11] WALL Jeff, Entretien avec Martin Schwander, p. 241-256
Essais et entretiens 1984-2001, ENSBA, 2001, Paris, 378 p.

[12] AUMONT Jacques, L’œil interminable, op. cit., p. 60.

[13] COMMENT Bernard, Le XIXème siècle des panoramas, op. cit., p.5.

[14] Bernard Comment, Le XIXème siècle des panoramas, op. cit., p.6.

[15] GRIFFITHS Alison, Le panorama et les origines de la reconstitution cinématographique op. cit., § 10.

Le train de l’actualité

Bien que la réalisation de ces toiles soit relativement long, le panorama tentera de tirer ses sujets de l’actualité principalement dans le cadre du thème des batailles. C’est déjà le cas en 1794 avec le panorama de Barker célébrant la victoire navale remportée par l’Angleterre sur la France à Quéffant en 1794.

Relayant le sentiment anti-français pendant les guerres napoléoniennes, Robert Ker Porter se spécialisa dans le panorama des batailles victorieuses de l’empire britannique. En 1800, The stroming of Seringapatam relate, seulement un an après l’événement, et six semaines après son annonce, la victoire décisive des troupes anglaises pour le contrôle de l’Inde du Sud [41]. Elle comporte plus de 700 personnages.

Selon Oettermann, le panorama The Pandemonium of Boulogne, de John Thomas Serres, en « fournissant une information visuelle de dernière heure sur la situation militaire actuelle » [42], constitue l’exemple le plus convaincant d’attraction qui présage les “actualités” du cinéma, voir le direct du journalisme télévisuel contemporain.

La volonté pédagogique

L’institut de France reconnaît immédiatement “sa grande importance pour l’art” et convient qu’il mérite l’approbation des savants et le plein soutien du gouvernement. [43].

Certains appuieront le projet pédagogique attaché au panorama. Dickens par exemple lui accorde une valeur morale, disant du panorama qu’il “élargit le champ de réflexion, d’information, de sympathie et d’intérêt. Plus l’homme en connaît sur l’homme, mieux cela vaut pour le fraternité entre nous” [44]. Même son de cloche chez Alexander von Humboldt ou John Ruskin. Pour François Robichon, citant Bapst, le panorama devient “l’auxiliaire idéal de l’école laïque : une leçon d’histoire et de géographique” [45], “leçon d’histoire imagée” reprend Bernard Comment [46].

En 1890, Germain Bapst écrit dans Le Correspondant : ” Le panorama fut le complément admirable, obligé, de l’instruction […] dans la plupart des états civilisés ; il place sous les yeux avides de savoir, la représentation saisissante presque tangible des événements dont le siècle a enrichi leur mémoire et des lieux dont ils ont eu la description et au milieu desquels ils se voient transporter comme par miracle”.

On connaît par ailleurs deux exemples particuliers d’adaptation du panorama qui joueront pleinement cette carte de la connaissance géographique : le Géorama en 1826 à Paris (globe terrestre inversé que l’on découvre de l’intérieur), puis le Great Globe en 1851 à Londres sur le même principe que le Géorama, mais de dimensions plus importantes (figure I-20).

Figure I-20
The Great Globe, plan en coupe, Guighall Library, Corporation of London, 1851.
Source : Stephan Oettermann, The Panorama, p.91.

[41] GRIFFITH Alison, Le panorama et les origines de la reconstitution cinématographique, op.cit.

[42] Stephan Oettermann, The panorama, op. cit, p.125-126.

[43] OETTERMANN Stephan, The panorama, ibid.

[44] COMMENT Bernard, Le XIXème siècle des panoramas, op. cit., p.83

[45] BAPST GERMAIN, Essai sur l’histoire des panoramas et des dioramas
Paris, Imprimerie nationale, 1891. Cité dans : COMMENT Bernard, Le XIXème siècle des panoramas, op. cit., p.82.

[46] BAPST GERMAIN
Le Correspondant, 10 septembre 1890.
Cité p.406 dans : TILLIER Bertrand, La Commune de Paris, révolution sans images, politique et représentations, Champ Vallon, Paris, 2004, 526 p.
Cité par : COMMENT Bernard, Le XXème siècle des panoramas, op. cit., p.83.

La dimension pédagogique sera toujours un argument pour encourager la visite des panoramas. En plus d’assister à un spectacle grandiose, on peut également apprendre sur l’histoire et sur le monde. On distribue d’ailleurs un guide illustré – véritables plans d’orientation sur lesquels les centres d’intérêt offerts au regard étaient répertoriés et identifiés par un numéro – qui comporte nombre de commentaires sur la peinture, le récit qu’elle représente et les figures qu’elle désigne (figure I-21a et I-21b).

L’image du panorama donnée dans ses plans présentaient la peinture à plat et fractionnée en deux sections (de 180°), ou, dans les premiers temps du développement du panorama, sous la forme d’une représentation circulaire synthétique qui attirait l’attention sur le caractère innovant du spectacle [47] (figure I-22a) [cf. section I.2.3]. Ce type de représentation, réalisé à l’aide d’une sphère réfléchissante, devint un genre en soi, le cyclorama, qui fut d’ailleurs à la fin du siècle l’une des désignations du panorama lui-même (figure I-22b). [48]

Figure 21a
Plan d’orientation sous forme de bande, Panorama de Canton, Rotonde de Leicester Square, Londres, 1838. Source : Stephan Oettermann, The Panorama, p.61

Figure 21b
Plan du panorama A View of Cabul, the Capital of Afghanistan (1842).
source : Alison Griffith, Le panorama et les origines de la reconstitution cinématographique, op. cit.

Figure 22a
Plan anamorphique du panorama de Londres. Guighall Library, Corporation of London, 1792 Source : Stephan Oettermann, The Panorama, p.102.

Figure 22b
Cyclorama, Karl August Richter, Dresde, 1824. Source : Stephan Oettermann, The Panorama, p.62.

[47] GRIFFITHS Alison, Le panorama et les origines de la reconstitution cinématographique, op. cit.

[48] OETTERMANN Stephan, The panorama, op. cit., p.60.

L’emprise idéologique

À ce projet pédagogique, on peut opposer l’emprise idéologique du pouvoir auquel, très tôt, le panorama a partie liée – la famille royale en Angleterre, le Roi ou l’Empereur en France, le Kaiser en Allemagne – pouvoir dont les peintres panoramistes recherchent l’appui à l’exemple de Charles Langlois qui demande le soutien de Louis-Philippe pour la construction de la rotonde sur le Champs-Elysées en 1839 [49].

Le pouvoir voit dans le panorama un outil efficace de propagande pour les masses. Napoléon I conçoit lui-même l’idée de construire 7 rotondes sur les Champs-Élysées pour vanter les grandes victoires de la période révolutionnaire et de l’Empire ; projet qui, du fait des revers militaires puis de sa destitution, ne fut jamais réalisé. Il cautionne et promeut donc toute forme de peintures patriotiques propres à justifier sa politique de conquête, à glorifier le sentiment national – à travers une représentation partiale d’une histoire toujours glorieuse [50] – puis plus tard dans le siècle à fortifier le sentiment colonial. À travers ses innombrables toiles de batailles, le panorama rendra ainsi compte des guerres opposant la France et l’Angleterre dans la première partie du XIXème siècle [51], du conflit avec la Prusse après 1970, de la guerre de sécession aux États-Unis, et, au moment des expositions universelles, appuiera en France l’affirmation de l’empire colonial de la troisième république comme le développement des grandes compagnies (de transport, pétrolière) [52].

On peut également citer Le Panorama colonial exposé à Berlin (1885) qui illustre une expédition punitive sanglante menée dans la colonie du Cameroun : le massacre des Héréros par l’armée allemande, considéré comme la première tentative de génocide, n’est pas loin (1905).

Figure 23
Illustration du conflit entre les troupes cloniales allemandes et les Héréros (cf. Note 52). Supplément du Petit Journal paru le 21 février 1904.
Sources :
L’illustration : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k716579p/f8.item
L’article : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k716579p/f2.item

Il existe un seul contre-exemple notable à cette ode à la guerre – “une plainte poignante contre la guerre” – le panorama Bourbaki peint par Edouard Castres en 1881 qui montre l’armée française, conduite par le général Bourbaki et défaite par les prussiens en 1871, auquel la population suisse vient en aide . Il constitue en outre un document à la mémoire de la première grande action humanitaire de la Croix-Rouge suisse. On peut encore visiter ce panorama à Lucerne en Suisse.

[49] OETTERMANN Stephan, The Panorama, ibid., p.161.
“Langlois must have netted immense profits from his panorama; in any event they enabled him to built a new rotonda […] With a appreciative public behind him and the favor of King Louis-Philippe, Langlois was able to acquire on very favorable terms a forty-year lease on bulding site on the Champs-Élysées.

[50] Langlois qu’Oettermann décrit comme “authentiquement patriote” (The panorama, op. cit, p.163), passant tout au long de sa vie du panorama au champ de bataille, peindra La bataille du Nil (1853) qui célèbre toute à la fois la mémoire de Napoléon I et la gloire de Napoléon III alors au pouvoir.

[51] En Angleterre, l’Amiral Nelson reconnu sa dette à Robert Barker qui avec son panorama de Waterloo avait « prolongé de toute une année la notoriété de sa victoire dans la bataille du Nil ». La Bataille de Waterloo par Barker fut quant à elle couronnée d’un tel succès qu’il put quitter son métier de peintre de panoramas et vivre des profits générés par cette œuvre [Griffith].

[52] Panorama du Congo, Panorama du Pétrole, Panorama de La Compagnie Transatlantique, Exposition universelle de 1889, Paris [cf. section III.2.1.]
On peut également rapporter le panorama du daguerrotypiste James Ball (Ball’s Pictorial Tour of the United States, 1855), reconnu comme une œuvre anti-esclavagiste. Ball et une équipe d’artistes noirs y avaient “représenté le paysage de l’esclavage au dépend duquel prospérait la vaste machinerie du commerce interrégional” (MILLER Angela, The Panorama, the Cinema, and the Emergence of the Spectacular, op. cit., Athens).

Figure 24
Panorama Bourbaki, 1881.
Source : site du panorama Bourbaki : http://www.bourbakipanorama.ch
Jeff Wall en a d’ailleurs tiré une œuvre, Restoration, photographie de 180° réalisée pendant la restauration du panorama Bourbaki en 1993 (cf. Introduction).

Oliver Grau fait du Panorama de Sedan d’Anton von Werner (1883) le parangon de l’exploitation idéologique du Panorama. Celui-ci répond en quelque sorte au Siège de Paris (1873) de Félix Philippoteaux et vient appuyer la politique guerrière de la Prusse. Son inauguration donne lieu a une couverture de presse sans précédent. On accorde même un jour de congé, on y fait défiler les écoles. Grau résume l’équation du succès idéologique de ce panorama comme suit :

“authenticité = illusionistic effect + idealized composition = propagandy” [53]

Aussi, von Werner ne mettait-il jamais publiquement en avant la dimension illusionniste du procédé, préférant insister, en total accord avec le discours idéologique du pouvoir politique, sur sa dimension documentaire.

Un autre exemple de l’influence qu’exerce le pouvoir sur la représentation de l’histoire nous est donné par Bernard Tillier qui s’intéresse à un panorama de Charles Castellani, La Commune de Paris, 1871 (1883). Selon l’auteur, Castellani proposait “une lecture versaillaise” de la répression de la Commune, lecture dans laquelle cette dernière se trouvée justifiée par la terreur suscitée par le péril communard. Castellani participa donc “à la mise en place d’une vision aseptisée de la Commune, ramenée à une banale opération militaire vue du côté de l’armée régulière et constituée en spectacle”. [54]

Le panorama, en tant que producteur de savoir et de vérité historique, instrumentalise ici le spectateur en s’appuyant sur la force de son dispositif sensationnaliste [55].

Les quelques résurgences de la forme panoramique dans l’époque contemporaine perpétuent cette dimension propagandiste. Griffiths, reprenant l’historienne hollandaise Evelyn Onnes-Fruitema, le signale : “Huit des dix panoramas construits depuis les années 60 représentent des batailles” [56] ont été le fait de régimes autoritaires : Chine, Corée du nord, Iraq, Egypt [57].

Stéréotypes et aliénation

Selon Bernard Comment, le panorama constituerait un modèle sociologique précieux pour accéder aux phantasmes et aux aliénations d’une époque. Tandis que le public cultivé viendrait pour un mode original de représentation picturale, le public populaire s’abandonnerait au plaisir d’une sensation forte, d’un transport vers une autre réalité que la sienne, la bourgeoisie quant à elle profitant de l’attraction d’un spectacle riche en émotions [58].

L’imagination individuelle se trouverait “contaminée par un imaginaire collectif fait de stéréotypes et de poncifs”. Comment compare alors le panorama et la télévision, tout deux “mélanges d’art de technologie et de marchandise” [59]. L’auteur y voit l’amorce d’une nouvelle logique, celle de l’expérience substituée qui conduira plus tard à la société du spectacle de Guy Debord qu’il cite :

“Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné en une représentation” (La société du spectacle, Guy Debord). [60]

Comment de poursuivre : “la dépossession du sujet et son aliénation à un imaginaire collectif tenant lieu de savoir et de vie commencent là en effet, dans la simulation portée à un degré de complétude absolue où l’image vaut pour la réalité, où elle en tient lieu” [61].

Si l’approche de Bernard Comment décrit bien l’aliénation dont le panorama est l’outil efficace, elle rate en partie l’originalité du dispositif panoramique en ce qu’il participe à la libération du regard, et ce parce qu’elle s’intéresse peu au spectateur-observateur du panorama et à sa variance. Cependant, pour aborder ces questions, il nous faut au préalable faire un détour par les multiples origines du panorama.

[53] GRAU Oliver. Virtual art : from Illusion to Immersion, op. cit., p.98

[54] TILLIER Bertrand, p. 408, La Commune de Paris, révolution sans images, politique et représentations, Champ Vallon, Paris, 2004, 526 p.

Ici on peut constater combien au plan politique la photographie peut trouver, contrairement au panorama, les moyens d’une expression politique critique. “Ce n’est qu’avec la Commune de Paris que le monde du travail accède significativement à la représentation photographique. Des hommes et des femmes, ouvriers ou non, posent en groupe, sur une barricade ou sur la place Vendôme, dans la ville même : avec elle […] des individus qui luttent, qui vivent, et qui vont mourir. Il aura fallu une insurrection populaire pour que la photographie rencontre la ville et ses habitants, et que naisse le reportage”. ROUILLÉ André, La photographie, Gallimard, Paris, 2005, p. 52.

[55] Comme Grau avec le panorama de Sedan, Tillier souligne le rôle du sensationnalisme du panorama pour façonner le sentiment de terreur que doivent inspirer les Communards [section I.2.3 ].

[56] ONNES-FRUITEMA Fruitema, ZOETMULDER Paul 1981
The Panorama Phenomenon, La Haye, Mesdag Panorama, 1981.

“En Irak, le panorama moderne Bataille d’Al-Qadissiyah représente une bataille ayant eu lieu en l’an 637 A.D. ; après avoir emprunté un escalier ou un ascenseur jusqu’au belvédère d’observation, le spectateur se retrouve encerclé par la mêlée. » De façon à accentuer tant le spectacle que l’illusion, des effets sonores évoquant la guerre sont continuellement audibles en arrière-plan” (p. 31).

cité par GRIFFITHS Le panorama et les origines de la reconstitution cinématographique, op. cit.

[57] GRAU Oliver. Virtual art : from Illusion to Immersion, op. cit., p.110

[58] COMMENT Bernard, Le XXème siècle des panoramas, op. cit., p.

[59] COMMENT Bernard, ibid, p.88

[60] COMMENT Bernard, ibid, p.88

[61] COMMENT Bernard, ibid, p.88

I.2.1. Survol historique
I.2.3. Dispositifs pré-cinématographiques

POUR CITER CE TRAVAIL

L’esprit panoramique. Splendeur et décadence d’une utopie holistique, Jean Leborgne, Mémoire de master, Paris VIII, 2008, 234 p.

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