III.4. Le cinéorama de Grimoin-Sanson
“Qu’est ce qu’un cinéorama ? C’est tout simplement un panorama vivant” peut-on lire dans le Figaro du 9 avril 1900 [28].
Intéressé comme d’autres [29] à l’obtention d’une image panoramique en mouvement, probablement inspiré par le Cyclorama de W. Chase [30], Raoul Grimoin-Sanson, souvent décrit comme un entrepreneur ambitieux et qui tenta dans ses mémoires de s’approprier l’invention du cinématographe, dépose une série de brevets pour des systèmes caméra-projecteur panoramique (Phototachygraphe, Multiplex – 1896) dont le plus abouti est le Cinéorama (initialement appelé Néocosmorama – 1897).
Le système de prise de vue était constitué de dix caméras (phototachygraphe) montées sur un châssis imposant (2,5 mètres de haut) et synchronisées par un jeu de roues dentées (figure III-9a). Le tout pesait 500 kilos et nécessitait l’action de trois opérateurs. Chacun des objectifs avait une ouverture de champ légèrement supérieure à 36° de sorte à présenter un léger recouvrement [31]. À la projection, qui, contrairement au Photorama, est de type polyédrique, les bords de l’image étaient atténués au moyen d’un cache de sorte que la transition entre deux images soit invisible.

Figure III-10a
Le dispositif de prise de vue du Cinéorama. Exposition universelle de 1900, Paris.
Source : wikipédia (Scientific American Supplement, n°1287, 1900).
Entendant faire de son dispositif l’un des clous de l’exposition de 1900, Grimoin-Sanson monte la Société française du Cinéorama et tourne des scènes à travers la France et l’Europe en vue de l’exposition : la mer déchaînée à Biarritz, le carnaval de Nice, la grand place de Bruxelles, une corrida à Barcelone, l’embarquement de 800 hommes et 400 chevaux au port de Southampton, une fantasia mouvementée en Tunisie. La séquence finale était une ascension en ballon sur le lieu même de l’exposition, depuis les Tuileries. Si le départ se fit s’en problème, l’atterrissage à 30 kilomètres de là fut désastreux si bien que la séquence fut remonter à l’envers pour simuler un “retour aux Tuileries” [32].
Comme Barker, Grimoin-Sanson conçut une architecture spécifique (Figure III-9b). Il s’agit d’un pavillon décagonal, de 50 mètres de diamètre et de 9 mètres de haut au centre duquel une plate-forme surélevée accueille un centaine de spectateurs. Empruntant au panorama, le décor vise à reproduire la nacelle d’un aérostat, avec en surplomb un ballon qui renforce la vérisimiltude et tient lieu de velum. Les projecteurs sont placés en-dessous de la plate-forme à l’abri des regards du public.

Figure III-10b
La configuration de la salle du Cinéorama. Exposition universelle de 1900, Paris.
Source : wikipédia (Scientific American Supplement, n°1287, 1900).
[28] Cité par MICHAUX Emmanuelle p. 74
Du panorama au cinéma circulaire : Origines et histoire d’un autre cinéma, 1785-1998. L’Harmattan, Collection Champs visuels, Paris, 166 pages, 2000
[29] BISSON Paul, En quête de valeurs esthétiques et relationnelles…,op. cit., p.383-386.
Paul Bisson rappelle que Auguste Baron déposa également un premier brevet en 1896 pour un “système d’appareil permettant d’obtenir la photographie et la projection circulaire de vues animées, au moyen du groupement d’appareils cinématographiques animés simultanément […] ces appareils concourants à la formation d’une image panoramique projetée sur un écran circulaire”, puis “un second pour un système d’appareil pour projection panoramiques circulaires animées en couleur et parlantes, dit Cinématorama parlant”. Contrairement à Grimoin Sanson, Baron imagina associer le son à l’image en couplant son Cinématorama avec un autre appareil de son invention, le Graphonoscope. Cependant, il ne parvint jamais à résoudre les nombreux problèmes techniques que son dispositif posait.
[30] Le Cyclorama electrique (Electric Cyclorama), probablement inspiré des travaux de Manuel Périer et des essais de Moëssard, fut inauguré à Chicago en 1894 (cyclorama est la dénomination américaine du panorama). Chase utilisa une salle de cyclorama classique (10 m de haut, 30 m de diamètre dans laquelle il voulut tout d’abord obtenir la projection d’une image panoramique circulaire. Cependant, intéressé à obtenir davantage de dynamisme, il entrepris dans un premier temps de combiner la projection de 8 lanternes magiques à dissolving view regroupées sur une nacelle suspendue au centre du cyclorama, dont les parois étaient en partie peintes. Par la suite, il intégra à son dispositif des appareils de projection cinématographique qui lui permettaient par exemple de restituer une scène de rue une portion de l’image.
Le chroniqueur de La Nature, tout à son enthousiasme écrit “Avec les progrès rapides de l’électricité, de l’optique, et de la photographie, nul doute que le Cyclorama ne touche bientôt à la perfection, et ne soit appelé à figurer parmi les principales attractions de l’exposition universelle de 1900”. Tel ne fut pas le cas.
Figure III-11
Le cyclorama de B.F. Chase, La Nature, 1896 : Vingt-quatrième année, premier semestre : n° 1175 à 1200.
[32] On trouvera le récit complet des aventures de Grimoin-Sanson recontextualisé dans l’histoire de la naissance du cinéma dans : Jean-Jacques Meusy, Paris-Palaces ou le Temps des cinémas (1894-1918), op. cit., et la description du dispositif dans Les panoramas de l’Exposition. Le Cinéorama-Ballon
La Nature, 1900, G. Maréchal, Vingt-huitième année, deuxième semestre, n° 1410 à 1435, p.119-122.
La légende veut que le Cinéorama, après seulement quatre séances, ferma ses portes pour raison de sécurité du fait de l’échauffement excessif de la cabine de projection. Cependant, contrairement au récit qu’en fait Grimoin-Sanson et contrairement à ce que nombre d’auteurs rapportent [33], le Cinéorama ne fonctionna jamais et les quatre séances que décrit Grimoin-Sanson n’eurent probablement pas lieu. Les documents officiels dont Jean-Jacques Meuzy fait état sont sans appel : le liquidateur de la Société française du Cinéorama, mise en faillite avec l’exposition universelle, indique que “l’exploitation du dispositif n’a jamais pu débuter par suite de diverses défectuosités dans l’exécution soit de la salle ou soit des appareils cinématographiques” [34].
Aussi, le Cinéorama semble avoir péché par quelque vice plus fondamental que les problèmes auxquels Grimoin-Sanson fait allusion. Il n’empêche, ce dernier reste un inventeur qui, comme le dit Jean-Jacques Meuzy, “échoua pour avoir voulu réaliser trop tôt, avant que la technique ne le permette, une idée remarquable” [35]. Jean-Pierre Sirois-Trahan lui accorde également une grande importance :
“Dans l’histoire des formes filmiques, le cinéorama peut n’avoir eu aucune influence du fait qu’il n’a jamais été exploité, mais du point de vue de la réception, il possède une importance considérable, car au tournant du vingtième siècle, il cristallise en quelque sorte l’horizon d’attente (Jauss). Cela vaut, dans une mesure moindre, pour toutes les inventions des débuts du cinéma”. [36]
Il n’est ainsi pas possible de statuer sur l’accueil que le public réserva à un spectacle dont on aurait pu imaginer qu’il constituait un devenir pour l’immersion panoramique, substituant à l’immobilité picturale la vie de l’image cinématographique.
[33] Raoul Grimoin-Sanson, Le film de ma vie, Paris, Henri Parville, 1926
Paul Bisson et Emmanuelle Michaux par exemple s’en tiennent au récit fantaisiste de Grimoin Sanson.
[34] MEUZY Jean-Jacques, Paris-Palaces ou le Temps des cinémas, op.cit.,p. 86.
[35] MEUZY Jean-Jacques, Paris-Palaces ou le Temps des cinémas, op.cit., p. 88
Remarque avec laquelle on peut être d’accord tout en remarquant l’intérêt de la démarche de Chase : alors que Grimoin-Sanson recherchait la stricte reproduction cinématographique sur 360°, Chase avait introduit l’idée de sectorisation de l’image et de découplage de l’action, idée qui n’est pas sans intérêt sur le plan narratif et qui anticipe en un sens sur les problèmes que rencontrera le cinéma panoramique : comment se saisir d’une action qui a lieu dans notre dos.
[36] SIROIS-TRAHAN Jean-Pierre, Dispositif(s) et réception.
Cinémas : Revue d’études cinématographiques, Volume 14, numéro 1, Automne 2003, p. 149-176
Source : www.erudit.org


