L'esprit panoramique
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    • II. Le panorama photographique au XIXème siècle
      • II.1. Origine et évolution technique
        • II.1.1. Les appareils à objectifs pivotants
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        • II.3.2. Une histoire de perspective
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        • II.3.4. Une histoire de temps et d’espace
      • II.4. Thématiques et jeu de langages
    • III. 1900 ou le triomphe du cadre
      • III.1. Panorama pictural : gigantisme et hybridation
      • III.2. Le Photorama des frères Lumière
      • III.3. Le Cinématographe des frères Lumière
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        • III.6.3. Le cinéma
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II.4. Thématiques et jeu de langages

Dans les premières lignes de l’article de la Nature traitant du Cyclographe [60], Albert Londe résume les deux grandes utilisations de la photographie panoramique : “[…] car, outre l’intérêt artistique, la photographie [panoramique] peut donner dans l’espèce des documents très précieux au point de vue de certaines opérations de nivellement et de topographie”. L’intitulé du brevet de Damoizeau (1889) est tout aussi clair : “pour un nouvel appareil de photographie pouvant embrasser l’horizon tout entier et destiné à obtenir des vues panoramiques pour levers de plans, paysages, etc,” [61].

Aussi, de la même façon que le panorama pictural avait pour une part trouvé son origine dans le développement des sciences de la terre et des réquisits stratégiques de l’armée, la photographie panoramique, quelle que soit sa forme, va en premier lieu, servir les objectifs descriptifs des scientifiques – comme par exemple les études topographiques et géologiques du massif alpin d’Aimé Civiale [62] – et des militaires [63] – comme le Panorama du Mont-Blanc de la brigade topographique italienne (1890, figure II-34) ou les photographies de Roger Fenton en Crimée [64] (figure II-35) et de George Barnard [65] pour l’Union Army pendant la guerre de Sécession (figure II-36) .

Figure II-33
Le Zouave blessé. Crimée, le 29 février 1855. Roger Fenton (1819 – 1869), Musée Condé.
Source : www.histoire-image.org

[60] LONDE Albert La photographie panoramique. Nouvel appareil de M. J. Damoizeau
La nature, Volume 1891 : Dix-neuvième année, premier semestre : n° 914 à 939

[61] Brevet n°197950, 03.05.1889
www.brevetsphotographiques.com

[62] En 1866, l’académicien Charles Sainte-Claire Deville décrit à l’Académie des Sciences la méthode utilisée par Aimé Civiale pour prendre des photographies panoramiques dans les Alpes (Charles Sainte-Claire Deville, lettre à l’Académie des Sciences, 1866) :

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En 1866, l’académicien Charles Sainte-Claire Deville décrit à l’Académie des Sciences la méthode utilisée par Aimé Civiale pour prendre des photographies panoramiques dans les Alpes (Charles Sainte-Claire Deville, lettre à l’Académie des Sciences, 1866) : “Afin que ces panoramas donnent avec précision l’ensemble des chaînes de montagne, la position relative des points culminants, la direction des vallées qui les séparent, etc. il est indispensable, pour raccorder exactement les épreuves, de placer l’axe optique de l’instrument dans une position parfaitement horizontale. L’instrument tourne autour de son axe, de manière que chaque feuille recouvre la suivante d’un centimètre environ, et le tour complet d’horizon exige, dans l’appareil de M. Civiale, 14 manœuvres de ce genre. Dans chaque station, on a consigné exactement la position et l’orientation de l’axe optique de l’appareil ; on a mesuré barométriquement l’altitude, noté l’angle dans lequel le panorama est compris, et déterminé, à l’aide d’un goniomètre fort simple, imaginé par l’auteur, les angles verticaux des différents sommets du panorama au-dessus de la station. Il sera alors facile, avec l’épreuve photographique et une carte topographique détaillée, de connaître les coordonnées de chaque sommet ou d’un point intéressant par rapport au plan horizontal qui passe par la station.”

Source : expositions.bnf.fr

[63] Si les photographies panoramiques étaient d’une utilité évidente en ce qu’elles décrivaient une grande part de l’horizon, elles ne convenaient pas au levé précis des plans (métrophotographie).

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Comme le démontre dans le détail l’exposé du colonel Laussedat : Recherche sur les instruments, les méthodes et le dessin topographiques. Dans ce rapport qui passe en revue les différentes méthodes de relevé topographique – graphique et photographique – il est clairement établi qu’à cette époque les déformations introduites par le mégascope ou le cyclographe ou le périgraphe les rendent inopérantes pour le levé de plan.
Recherche sur les instruments, les méthodes et le dessin topographiques Chapitre III. Iconométrie et métrophotographie, p. 225-282 par le colonel A. Laussedat. Annales du CNAM, 3ème série Tome 1, 1899
Source : cnum.cnam.fr

[64] Ce sont d’ailleurs les photographies de Roger Fenton qui inciteront Napoléon III à commander des clichés à Langlois qui les utilisera pour son panorama de Solférino.

[65] “Barnard is best known for his 1866 book, Photographic Views of Sherman’s Campaign, which contains 61 albumen prints of Civil War sites such as Nashville, the Chattanooga Valley, Atlanta, and Savannah, as well as other sites associated with General Sherman’s command, and one studio portrait of Sherman and his generals”. Source : www.loc.gov

Figure II-34
Panorama de montage (5 photos) – Brigade topographique italienne, Panorama du Mont Blanc, 1890 – 406 mm x 320
Source : Catalogue de l’exposition Panoramas, collection Joachim Bonnemaison.

Figure 35a
Images originales constituant un panorama. Roger Fenton, Plateau of Sebastopol : Allied camp on the plateau before Sebastopol. Prints and Photographs Division, Library of Congress, Washington, D.C., 20540-4730.
Source : http://lcweb2.loc.gov/pp/ftncnwhtml/ftncnwpan.html

Figure 35b
Panorama de montage à partir des images ci-dessus. On s’aperçoit que les images ne se recouvrent pas toutes et que le point de vue n’est pas exactement le même pour toutes les photos.

Figure II-36
Vue de panorama (4 photos) – George Barnard, Knoxville from Fort Stanley, 1864
Source : Library of the congress, http://memory.loc.gov/ammem/collections/panoramic_photo/index.html

En second lieu, la photographie panoramique rencontre “le désir d’une conquête visuelle de l’espace, au moment précis où les sociétés industrielles occidentales envahissent et colonisent la totalité du globe”. [66]

Luce Lebart, dans un article consacré à l’étude des vastes programmes photographiques organisés par l’Administration des forêts, note que “le caractère sublime des paysages d’altitude enregistrés par les photographes français – en particulier les Bisson, Braun, Civiale, Martens – se retrouve dans ceux réalisés par les désormais célèbres photographes américains Carleton E. Watkins, William H. Jackson et Thimoty O’Sullivan, au cours des grandes missions géologiques d’exploration de l’Ouest américain.” [67]

Comme ce fut le cas avec le moving-panorama, c’est surtout aux États-Unis – au XIXème sous la forme de panorama de montage et au XXème siècle sous la forme de cyclophotographie – que la phototographie panoramique se constituera en véritable pratique : rencontre d’une photographie de l’espace et de l’immensité d’un toujours nouveau territoire, vaste mouvement d’appropriation et de description visuelle du territoire dont la collection de la Bibliothèque du Congrès rend compte [68]. Celle-ci comprend des photos datant de 1851 à 1991 des États-Unis et de plus de vingt pays étrangers dont les sujets les plus courants sont : “agricultural life; beauty contests; disasters; engineering works such as bridges, canals and dams; fairs and expositions; military and naval activities, especially during World War I; the oil industry; schools and college campuses; sports; and transportation” [69].

On doit en particulier à Eadweard Muybridge deux célèbres panoramas de montage de San Francisco couvrant les 360° degrés de l’horizon. Le premier fut réalisé en 1877 par l’assemblage de 11 plaques 20×25. En 1878, Muybridge en photographie un second à l’aide de 13 appareils photos placés au sommet d’une tour en construction (figure II-37) [70].

[66] ROUILLÉ André, L’Empire de la photographie, 1839-1870, Sycomore, 1982, p.157

[67] LEBART Luce, La “restauration” des montagnes. Les photographies de l’Administration des forêts dans la seconde moitié du XIXe siècle. Études photographiques, N°3, novembre 1997.
Source : http://etudesphotographiques.revues.org/index96.html. Consulté le 22 septembre 2008.

[68] La bibliothèque du congrès à Washington rend bien compte de ce vaste mouvement d’appropriation et de description visuelle du territoire. on remarque au passage que cette collection ne distingue pas les panoramas de montage des panoramas cyclophotographiques.
Source : http://memory.loc.gov/ammem/collections/panoramic_photo/

[69] Bibliothèque du congrès
http://www.loc.gov/rr/print/coll/187_pans.html

[70] Eadweard Muybridge réalisa deux panoramas de San Francisco. Le premier en 1877 et le second en 1878 avec une batterie de 13 appareils photographiques.
Source : http://americahurrah.com/SanFrancisco/Muybridge/Panorama.htm

[71] OETTERMANN Stephan, The Panorama, op. cit., p.357, note 61.

[72] Gustave Le Gray, septembre 1857, Panorama du camp de Châlons, Exposition Legray, Bibliothèque nationale de France.
http://expositions.bnf.fr/legray/grand/307.htm

[73] Introduction du Catalogue de l’exposition Panoramas, collection Joachim Bonnemaison, p.12.

Figure II-37
Panorama monté par nos soins – Edweard Muybridge, San Francisco from California Street hill (1877), tirage argentique, 2000 mm de long environ.
Source : http://americahurrah.com/SanFrancisco/Muybridge/Panorama.htm

D’ailleurs, c’est aux États-Unis que le moving-panorama sera reconduit par la photographie. En 1888, The panorama of the Hudson sera proclamé comme le premier moving-panorama photographique de l’histoire. Il était composé de 1800 photos [71].

On voit également émerger un des thèmes forts de cette photographie : le portrait de groupe, comme en témoigne la photographie d’Adolphe Braun intitulée Conseil d’Administration (figure II-38), thème dont Eugene Goldbeck sera la figure par excellence dans la première moitié du XXème siècle.

Autre pratique, le reportage panoramique – ici celui d’un anonyme lors d’une course cycliste – qui réalise un portrait de situation plein de profondeur (figure II-39). Ici la photographie panoramique sert une certaine forme d’objectivité englobant dans son champ l’intégralité d’une situation qui autrement eût été retranscrite dans un subjectivité réduite au fragment. C’est ainsi que Gustave Legray, répondant à une commande de Napoléon III, réalisa un panorama du camp de Châlon en 1857 [72] (figure II-40).

[71] OETTERMANN Stephan, The Panorama, op. cit., p.357, note 61.

[72] Gustave Le Gray, septembre 1857, Panorama du camp de Châlons, Exposition Legray, Bibliothèque nationale de France.
http://expositions.bnf.fr/legray/grand/307.htm

Figure II-38
Cyclophotographie – Adolphe Braun, Conseil d’Administration (non daté) – papier albuminé, 150 x 298 mm.
Source : Catalogue Bonnemaison.

Figure II-39
Collection Bonnemaison

Figure II-40
Panorama de montage – Panorama du camp de Châlons, Gustave Le Gray (1857), tirage sur papier albuminé d’après un négatif sur verre au collodion, 310 x 2114 mm.
Album Montebello, ancienne collection Georges Sirot © Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des Estampes et de la photographie, Ie 45 folio
Source : http://expositions.bnf.fr/legray/grand/307.htm

Sur le plan artistique, la photographie panoramique connaît sa première vogue dans les années 1860 et est utilisée par tout les photographes célèbre de l’époque : Baldus, Nègre, Ducamp, les Frères Bisson, Le Secq, Poitevin, Le Gray, Talbot, Braun, Bourne, Beato… Ses thématiques recouvrent pour une part celle du panorama pictural : Villes proches, notamment Paris qui est le sujet de toutes les intentions, ou lointaines, paysages d’ici ou d’ailleurs, avec une attention particulière pour la montagne.

Le cyclographe de Damoiseau n’arrivant qu’en fin de siècle, le type cyclopanoramique, cantonné à des couvertures de champ inférieures à 180°, jouera beaucoup sur les possibilités de composition dans une recherche formaliste, soit un jeu plus proprement photographique, au sens conventionnel du terme. On pourrait citer le Port de Cannes de Charles Nègres ou Marseille, port de la Joliette de Garcin qui témoignent d’une utilisation très classique du format.

Arrêtons-nous plutôt sur le cliché d’un anonymat, Pardon à Quiberon (1900) dont l’effet de perspective cylindrique fortement prononcé est utilisé pour appuyer presque naturellement la dynamique de la procession (figure II-41). La photographie appelle un balayage du regard, un va et vient, qui remonte sans cesse la file des pénitents. On est loin du tour d’horizon depuis un point surélevé, au contraire, le point de vue est abaissé avec une légère contre-plongée. D’ailleurs, on rencontre assez peu de photo de ce type, avec un point de vue rapproché et une avancée dans l’image.

Figure II-41
Cyclophotographie – Anonyme, Pardon à Quiberon (1900) – tirage argentique, 85 x 301 mm.
Source : Catalogue Bonnemaison.

Le type cyclopanoramique va lui donner lieu à des jeux sur l’itération, la duplication de personnage ainsi qu’au développement d’une “sensibilité de Derviche tourneur”. Un photographe anonyme, dont seules les initiales R.P. sont connues, démontre les possibilités ubiquitaires du médium, photographiant sa famille et ses proches dans un esprit ludique rappelant Lartigue. Car la photographie panoramique, c’est également “une bonne dose d’humour” [73]. Ce sont probablement là les premières mises en scène spatio-temporelles de la cyclophotographie.

Les frères Lumière, dans une approche analogue à celle de leurs Vues cinématographiques, vont produire de leur côté un grand nombre de photographie à 360° pour leur photorama qui démontre combien la photographie panoramique peut saisir l’ambiance d’un lieu (cf. III.3).

[73] Introduction du Catalogue de l’exposition Panoramas, collection Joachim Bonnemaison, p.12.

I.3. Histoires de ...
III. 1900 ou le triomphe du cadre

POUR CITER CE TRAVAIL

L’esprit panoramique. Splendeur et décadence d’une utopie holistique, Jean Leborgne, Mémoire de master, Paris VIII, 2008, 234 p.

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