II.3.4. Une histoire de temps et d’espace
Laissons à Tania Ruiz-Gutierrez la définition des OST [50] : “Les Objets spatio-temporels sont des objets tridimensionnels obtenus par l’interprétation volumétrique du temps capturé dans un enregistrement cinématographique, vidéographique ou même photographique [..] Le procédé de numérisation de la vidéo enregistre l’information relative à la couleur de chaque image en deux dimensions. D’autre part, les données temporelles sont chiffrées, de manière à ce que les images constituent une séquence ordonnée et calibrée. Dans le modèle […] des OST, la dimension temporelle de la vidéo est réinterprétée comme l’axe de profondeur d’une image tridimensionnelle qui devient ainsi spatio-temporelle. L’unité minimale de l’image numérique n’est plus un pixel (a picture element, soit un carré) mais un voxel (volume element, soit un cube). En reconsidérant la suite des images comme un empilement, l’espace rectangulaire plat de la vidéo devient celui d’un parallélépipède. […] Le type de représentation tridimensionnelle “pleine” des OST est couramment employé dans plusieurs disciplines scientifiques, comme la biologie ou la géologie”.
La figure ci-dessous illustre ce concept sur la base d’une séquence vidéo sans montage (en bas à gauche) qui peut être réinterprétée selon deux modalités : temporalisation de la coordonnée x ou de la coordonnée y.

Figure II-26
Schéma de principe de l’OST Vidéo
RUIZ-GUTIERREZ Tania, Études sur le temps et l’espace dans l’image en mouvement…, op. cit.
[50] RUIZ-GUTIERREZ Tania, Études sur le temps et l’espace dans l’image en mouvement…, op. cit., p.151-152.
Le concept d’objet spatio-temporel repose sur une interchangeabilité du temps et de l’espace, et leur réversibilité – il n’y a plus de flèche du temps – qui s’appuie sur le “continuum réversible du numérique” (Jean-Louis Boissier)
Le concept d’OST permet alors établir la relation existant entre une séquence panoramique filmée (cinématographique ou vidéographique), c’est-à-dire inscrire un panorama dans un OST, qu’il soit cyclophotographique [51] ou qu’il s’agissent d’un montage [52] (figure II-27 ci-dessous).
À titre de comparaison, les photographies issues des procédés de photo finish (figure [c]) et de slit-scan (figure [d]) donne chacune lieu à un type spécifique d’inscription dans l’OST. Dans le cas de la photo finish, la fente devant l’objectif est fixe (x et y constant) et pointe sur la ligne d’arrivée tandis que le film lui défile… et que le temps s’écoule. Le cas du slit-scan est illustré par le couple tire-bouchon par de Robert Doisneau (1961) : le couple est placé sur une plate-forme en rotation pendant que le film est progressivement exposé de bas en haut, la rotation étant suspendue lors de l’enregistrement de la partie supérieure de l’image.

Figure II-27
Représentation de différents OST
RUIZ-GUTIERREZ Tania, Études sur le temps et l’espace dans l’image en mouvement…, op. cit.

Figure II-28
Couple tire-bouchon, Robert Doisneau, 1965
Ici se dessine une relation entre le panorama photographique et le cinéma (ou la vidéo). Pour peu que la focale soit maintenue constante, d’un mouvement de caméra panoramique, on peut extraire un panorama de montage. De même, si l’on met de côté la dimension circulaire attachée au panorama et qu’on privilégie le critère de l’extension spatiale [53] d’un travelling latéral on peut extraire un panorama linéaire. Cette relation n’a pas manquée d’être exploitée par les artistes contemporains [54] (figure 29).
[51] RUIZ-GUTIERREZ Tania, Études sur le temps et l’espace dans l’image en mouvement…, op. cit., p.151-152.
[52] Ce cas n’est pas explicité dans le travail de Tania RUIZ-GUTIERREZ. C’est nous qui interprétons.
[53] C’est-à-dire si, historiquement, on considère le panorama dans ses deux déclinaisons : le panorama circulaire et le moving-panorama.
[54] Bien qu’il n’appartiennent évidemment au XIXème siècle, on peut citer le travail de Tania Ruiz-Gutierrez, mais également celui de Jeff Guess qui a converti une séquence panoramique d’Édisson en panorama de montage (Exposition l’Effet film, 2002).


Figure II-29a
Translation (1997) – Panorama de montage réalisé à partir d’une sélection de photogramme extraits d’une séquence panoramique d’un film de Thomas Edison intitulé Panorama of Beach and Cliff House (1903). Source : www.jeffguess.fr.
Figure II-29b
Agrandissement
Note sur la cyclographie au XXème siècle
Enfin, et pour dépasser la problématique XIXème, depuis les années 1960, la cyclophotographie est devenu un cas particulier des techniques du slit-scan et de la strip-photography qui ont exploré une grande variété de relations spatio-temporelles entre l’imprégnant [55] et le support sensible, depuis les Hammer thrower de George Silk (1960), les Figure in Motion Series de William Larson (1967-1970) et les expérimentations d’Andrew Davidhazy [56].
La cyclophotographie peut-être vue comme une combinaison des deux techniques – l’exposition d’un négatif en déplacement au travers du fente en déplacement – dans des conditions particulières (fixité du point nodal, rotation de la fente synchronisée avec la translation du négatif). Même si pour Andrew Davidhazy, la strip-photography est une appellation générique qui englobe “all kinds of designs and are used for a variety of applications. For example, there are racetrack photo finish cameras, peripheral cameras, aerial strip cameras, synchroballistic cameras used in missile photography, document recording “flow” cameras, and finally also, panoramic cameras” [57].
Le point gardé fixe dans la cyclophotographie va ici trouver une mobilité donnant lieu à l’enregistrement photographique de structures spatio-temporelles complexes avec parfois une perte totale de l’analogie perceptive. Ici la bande cyclographique s’ouvre et devient ruban (Marin Kasimir) virevoltant dans l’OST.
On va notamment retrouver cette opposition dedans vs dehors évoquée à la section II.1.3. Avec les Phoenix Process based Peripheral Portraits (non daté par l’auteur) [58], portraits 360° réalisés au polaroïd selon la technique du slit scan par Davidhazy. Ces images sont l’analogue des photographies faite par Chase avec son cyclograph ou des bocaux dépliés de Bailly-Maître-Grand.
[59].
[55] Ce terme est emprunté à Henri VANLIER, La rhétorique des index, Les Cahiers de la photographie, n° 5, «Du style», Paris, 1982.
[56] En photographie, la technique du slitscan consiste à exposer un négatif fixe par le déplacement d’une fente mobile. À l’inverse, la photofinish consiste à exposer un négatif en translation à travers une fente fixe alignée avec la ligne d’arrivée, la vitesse de translation du négatif étant égale à la vitesse des coureurs (des chevaux, des voitures…). De la sorte, la photofinish rentre dans la catégorie de la strip-photography caractérisé par le déplacement du négatif pendant son exposition.
...
Pour la définition du slit-scan et de la strip-photography, on peut se reporter au site du professeur Andrew Davidhazy du département “Imaging and Photographic Technology School of Photographic Arts and Sciences” du Rochester Institut of technology :
http://people.rit.edu/andpph/text-strip-basics.html, http://people.rit.edu/andpph/text-slit-scan.html
Le premier à avoir utilisé la technique du slit-scan est George Silk avec son Hammer thrower, pour les jeux olympiques en 1960. Cependant, les techniques de la strip-photography et du slit-scan recouvrent une quantité impressionnante de travaux comme en témoigne le “catalogue informel” de Golan Levin :
An Informal Catalogue of Slit-Scan Video Artworks and Research
http://www.flong.com/texts/lists/slit_scan/
En vidéo numérique, le slit-scan consiste dans le décalage temporel de tranches (très fines), verticales ou horizontales, des vidéogrammes. “L’échantillonnage horizontal influe majoritairement sur la géométrie des formes et de l’espace [tandis que] l’échantillonnage vertical intervient plus spécifiquement sur la durée translative des formes de mouvement” (Francine Levy, Du temps, de et dans l’image, in : La création artistique face aux nouvelles technologies, l’Université des arts 2004-2005, Klincksieck, Paris, 2006, 229 p.).
[57] http://people.rit.edu/andpph/text-strip-circular.html
[58] Source : http://people.rit.edu/andpph/pictures.html
[59]

Figure II-30
Conorwooten, William Larson

Figure II-31
Hammer thrower, U.S. track team Olympic tryouts. © Time Inc. (1960)

Figure II-32
Phoenix Process based Peripheral Portraits, Andrex Davidhazy (non daté par l’auteur)

